AUBE, la saga de l’Europe 92
Ils s’y employaient déjà. On chuchota
à l’oreille de Kleworegs. Si ce village s’était
enrichi par l’assassinat de ses hôtes ? Ils pourraient
être les prochains. « Ah oui ? À moins
de cinquante contre deux cents ! Leur bière t’est
montée à la tête ? » La procession
était arrivée près d’un énorme tas de
bale et de bois. La bale bouterait le feu au bûcher, le bois
l’entretiendrait. Le prêtre-chevreuil versa sur l’énorme
tas de branchages un peu de bière nouvelle. Il en fit libation
à l’orient, d’où jaillit la lumière de
Dyeus, au midi, où elle est au plus haut, à l’occident,
où elle se couche, au septentrion, où elle se repose et
reprend ses forces. Il donna le cruchon vide à un acolyte. Il
en reçut une torche enflammée. Il alluma le bûcher.
Les
flammes s’élevèrent. Des étincelles jaillirent
vers le firmament. Elles tentaient, un bref instant, de rejoindre les
brillants joyaux scintillant au sein de la voûte nocturne.
Punies de leur orgueil insensé d’avoir voulu s’égaler
aux bijoux divins et rivaliser avec leur splendeur, elles mouraient
et retombaient en cendres. Les paysans s’ébranlèrent.
Ils firent un long cortège pour défiler près du
brasier. Arrivé à sa hauteur, chacun y jetait une
petite poignée de grain, en chantant, en don aux dieux de la
nature. Les femmes avaient formé un cercle autour du feu.
Elles soutenaient les hommes en cadence. Elles invoquaient, en
répons, la déesse-mère, maîtresse de la
fécondité.
Les hôtes les regardaient chantant
et battant des mains tout autour du foyer. Elles semblaient sœurs :
jambes courtes, souvent torses, attaches lourdes, formes amples,
petite taille, comme formées de la glaise qu’elles
travaillaient. Toutes étaient aussi bien dodues. Il n’y
avait eu depuis bien des années, ni famine, ni simple disette.
Les paysans étaient, eux aussi, râblés, pleins de
force… si mornes, pourtant.
Retentit soudain, sonore, un
roulement de tambours. Ils sursautèrent. Ces minuscules
instruments, aussi bruyants ? ! Deux nouveaux hybrides
apparurent sur la grand place. Vêtus à l’imitation de
l’homme-chevreuil, avec une tête et une peau de loup, ils
dansèrent à leur tour devant les flammes. Leur lueur
les rendait vrais. Ils ne furent, un moment, pas loin d’y croire.
Les deux gaillards et l’homme-chevreuil entamèrent un
simulacre de lutte. Il dura longtemps, devant les cris d’admiration
et de frayeur mêlées. Enfin la paire d’hommes-loups
tomba sur le sol, bras en croix.

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