AUBE, la saga de l’Europe 101
Sitôt changé, le grabataire fit signe à
ceux qui l’entouraient. Ils le prirent chacun sous une épaule
et le soulevèrent. Il n’était pas lourd, mais ses
jambes flanchaient à tout moment. Ils n’étaient pas
trop de deux pour lui permettre d’avancer sans peine.
À
peine sortis, un guerrier de sa taille prit le relais de la femme
pour éviter le déséquilibre. Soulagée,
elle s’éclipsa, si vite qu’on eût pu douter qu’elle
ait existé jamais. Ils continuèrent leur chemin.
Parfois, ils sentaient sur eux un regard. Il pouvait être
fier ! Se saouler à ce point. Pas étonnant qu’il
se soit tordu les chevilles dans les ornières. Ça lui
apprendrait. La prochaine fois, il n’aurait pas les yeux plus
grands que la panse. Il joua le jeu. Les oreilles indiscrètes
en eurent pour leur bétail.
Le petit groupe arriva, dans la
discrétion voulue, à destination. On le déposa
sur une couche. Un guerrier lui apporta de l’hydromel. La longue et
pénible marche lui avait arraché force plaintes. Cette
liqueur était la bienvenue. Il le fit savoir. La première
corne vidée, on la lui remplit. Désaltéré,
il releva la tête. Qui d’entre eux était Kleworegs ?
–
Aucun. Il n’est pas ici. Je vais t’expliquer.
L’homme lui
exposa son plan pour le rencontrer et entendre de sa bouche le secret
du wiks. Après une nouvelle corne (« Ça me
change de leur foutue cervoise ! »), l’estropié
reconnut à Kleworegs, en plus de la vaillance, de la ruse et
de l’esprit. Il était conquis. Il lui dirait tout. Les dieux
l’inspireraient pour punir le village de sa lâcheté et
le remettre, si c’était encore possible, sur la voie de
l’honneur. Il déclina l’hydromel offert avec libéralité.
Il l’attendrait. Il les pria en revanche de raccourcir cette
attente en lui narrant ses triomphes.
Leurs neres
leur avaient, tout le jour, fait les honneurs de leurs domaines.
Comme Kleworegs en avait décidé, ils s’étaient
extasiés et récriés d’admiration devant tout
ce qu’ils leur montraient, les retenant en se faisant tout
commenter. Devant des visiteurs aussi complaisants, ils n’avaient
aucun scrupule à ce faire. Ils leur avaient fait découvrir,
motifs à s’enthousiasmer à chaque instant, la qualité
des champs et des emblavures, la richesse des prés à
l’herbe grasse, la beauté du petit bétail
représentant l’essentiel de leur cheptel. Le soleil était
déjà bas quand ils revinrent. Sa petite équipe
avait eu tout le temps de régler le problème de
l’estropié. Et nul ne les dérangerait. Les siens
avaient saoulé de bon hydromel ceux qui les avaient saoulés
de leurs piètres prouesses.
Il était d’excellente
humeur. Les Loutres tout autant. Quelques femmes s’étaient
étonnées du manège de l’après-midi et
leur en avaient fait part. Les ennuyer de broutilles quand ils
étaient tout occupés à raconter combien leurs
hôtes avaient apprécié leur courage, leurs
actions et leur prospérité. Ils les avaient rabrouées
avec rudesse ou ne les avaient pas écoutées. Avant de
s’écrouler, éméché, sur sa couche,
aucun ne conçut le moindre soupçon.

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