AUBE, la saga de l’Europe 130
L’ODEUR DE L’ÉCURIE
La
cérémonie aux mânes des guerriers les avait
marqués bien plus, et de tout autre façon, qu’ils ne
l’avaient imaginé. Ils avaient cru se payer une bonne tranche
de rire, qui les maintiendrait en joie jusqu’au retour. Le premier
moment d’hilarité passé, une indéfinissable
amertume envahissait, polluait leur âme. La mort du glouton
impie avait été, sur le coup, fort comique, en même
temps que fort édifiante, leçon de morale en action. À
présent, le côté drolatique de l’incident
disparaissait. Le court laps écoulé depuis avait été
propice à la réflexion. Il n’avait plus le même
aspect qu’au moment où ils en avaient été les
spectateurs rigolards. Tout lâche et profanateur qu’il ait été,
celui qui avait péri dans les flammes était de leur
sang. Ils revoyaient la scène en dignes disciples de leur roi,
toujours économe de la sève des siens. La perte d’un
fils d’Aryana, même vil, était un déchirement et
un deuil personnel. Que dire de celle-ci, si ignominieuse ? Par
elle, l’idée même de la noblesse et de l’excellence de
leur origine subissait le triple assaut des vers rongeurs de la
dérision, du dégoût et du doute envers leur
destin manifeste. Elle sapait leur confiance. La faiblesse et la
couardise existaient aussi dans leurs rangs. Ils n’en ignoraient
rien, mais n’en avaient jamais été témoins. Et
voilà qu’ils venaient d’être frappés, pour la
première fois, par l’atroce vision de ces tares. Si encore
elles avaient été le fait d’un seul homme… mais sa
mort avait encore plus souligné la bassesse de son clan… un
clan de leur peuple. Ils en étaient ulcérés
comme de la trahison avérée d’un ami.
Kleworegs le
sentait. Il leur fit presser le pas. Plus loin ils seraient de cette
honte, moins ils y songeraient et se rongeraient les sangs. Les
captifs, surpris de ce rythme nouveau, trop rapide à leur gré,
maugréèrent. Par bonheur, la halte vespérale
s’annonçait proche. Ils ne mirent pas trop de mauvaise volonté
à avancer. Quelque chose n’allait pas. Il leur valait mieux se
montrer dociles.
Le crépuscule arriva. Tous avaient
l’absinthe au cœur. Sitôt arrêtés, ils
houspillèrent les captifs avec une rudesse tout à fait
contraire à leurs us.
Surpris de cette attitude nouvelle,
dont ils avaient constaté les prémisses dans l’ordre de
presser l’allure, ils s’en s’inquiétèrent. Ils étaient
accoutumés à une relative mansuétude. Ces
nouvelles façons ne présageaient rien de bon.

Laisser un commentaire