AUBE, la saga de l’Europe 139
Ce « fils », presque hurlé,
était arrivé aux oreilles de Pewortor. Soucieux
d’étaler son récent statut, le parvenu caracolait lui
aussi en tête de cortège, parmi les neres de la
plus haute naissance. Ils n’en étaient guère enchantés.
Ils lui faisaient sentir leur mépris de sa basse extraction.
Devant lui, ils discutaient de faits et d’événements
connus d’eux seuls, ou compréhensibles des rares guerriers au
courant de tous les arcanes de leur caste. De temps à autre,
l’un d’eux lui demandait son avis. Au pied du mur, il devait avouer
son ignorance ou son incompréhension. Ils le toisaient, l’air
condescendant, presque apitoyé.
Il n’avait guère
apprécié, au départ, leur façon polie,
mais en même temps des plus vexantes, de lui signifier qu’il
n’était des leurs que par une chance inouïe et injuste.
Très vite il avait vu tout le profit à tirer des
secrets divulgués par ces innocents dans un but qui l’était
si peu. Ce petit jeu commençait à le lasser. Ce mot
fils, lui parvenant soudain, était une diversion bienvenue. Il
se laissa glisser en arrière du cortège. Il ne devrait
pas s’y mêler à des conversations intempestives. Il se
plongerait dans la rêverie qui éclosait en lui.
Tout
se sait dans un wiks… Y compris les malheurs privés.
Le roi n’avait jusqu’alors engendré que des filles. De même,
son épouse n’avait donné au prêtre que des
mort-nés. Tout de haute caste qu’ils soient, leur semence
était viciée. Lui n’avait rien à se reprocher.
L’absence de mâle dans sa maison ne pouvait lui être
imputée. Elle n’était due qu’à la mort
prématurée de ses épouses. Après
l’exploit accompli pour Aryana (il n’aurait pu dire en quoi, mais sa
promotion prouvait qu’il était grand), Bhagos lui apporterait
en signe d’alliance et de récompense cet enfant tant attendu,
et épargnerait la mère, au moins jusqu’à
l’accouchement. Pour elle, il n’en demandait pas plus. Son futur
fils, en revanche, contrepartie de la modestie et de la modération
de ses vœux la concernant, serait un des plus puissants de la caste
à laquelle il venait de le hisser. Ce souhait ne l’empêchait
pas de désirer en même temps qu’il devienne grand parmi
les forgerons. Pourquoi pas, si les dieux le voulaient.
Un
armurier, le voyant pensif, s’approcha. Il était un peu
inquiet. N’allait-il pas le méconnaître ? Dérangé
dans sa méditation, Pewortor montra un visage peu amène.
L’expression de l’autre trahit sa méprise. Non, il n’ignorait
pas les siens ! Il s’empressa de lui sourire, et le regarda d’un
air encourageant.

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