AUBE, la saga de l’Europe. Livre II, 012
Plus étrange, et plus admirable, il y eut
dans les terres de l’est, fief du premier roi de ce temps, un prodige à
défier l’imagination. Le fils nouveau-né d’un bhlaghmen, le
jour de sa présentation, parla : Le mignon du roi des rois mènerait les
guerriers du prochain Printemps Sacré à la conquête des nouveaux fiefs,
et le porteur de lin qui le tenait dans ses bras serait premier prêtre
des Jumeaux de la Nature. Le bruit en courut, bien vite, dans tout
Aryana, au grand dam des porteurs de lin – Ils savaient les sentiments
du roi des rois et de ses amis à leur encontre –, et en particulier du
titulaire du sanctuaire des Jumeaux de la Fécondité (dieux subalternes,
peut-être, mais assurant à leur premier prêtre bijoux, venaison, fruits
et grains en abondance). Ils se réunirent. Ce nouvel oracle était aussi
mensonger que les précédents… Ils n’osaient l’exprimer. Il sortait
d’une bouche trop noble. Quel malheur pourtant si cet homme était l’élu
du Signe ! Il leur était encore plus hostile que celui qui régnait, et
une telle désignation lui garantissait de lui succéder.
Ils réfléchirent deux longs jours. Non, ce prodige n’était, ne
devait pas être le Signe. Comment en prouver l’imposture ? Le grand
Oracle restait silencieux et prostré. Il fouillait dans ses souvenirs à
la recherche d’un cas semblable. Oui, un tel cas avait existé, une
forgerie outrée, manifeste. Il le voyait, mais derrière ces maudites
brumes de sénilité, obscurcissant sa mémoire, qu’il ne pouvait
disperser. Le vent de ses efforts ne suffisait pas. Il changea de
direction. Auquel de ses élèves en avait-il parlé ? Il fit appeler
Reggnotis. Il avait pensé qu’un signe désignerait le prochain porteur
des insignes conquérants d’Aryana. À lui de percer la tricherie.
Il vint et écouta. Il avait déjà eu, au travers des rumeurs, l’occasion
de se faire une idée. Ce qu’il entendait lui donna une violente volonté
de mettre fin à cette usurpation et à ce sacrilège. La désignation du
conquérant de l’ouest était un peu son affaire. Il ne supportait pas
qu’un ennemi des prêtres y prétende. Pouvait-on le laisser réfléchir en
paix ? La situation lui disait quelque chose. Un vague souvenir, une
lointaine réminiscence. Il se tourna, au bout d’un temps infini, vers
le grand Oracle.

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