AUBE, la saga de l’Europe. Livre II, 013
– Maître, ne nous as-tu pas parlé des gens qui parlent par la bouche des autres, comme le paysan maudit qui voulait être roi ?
Le grand Oracle releva la tête d’un coup. Reggnotis, sur ces seuls
mots, venait de briser les barreaux emprisonnant sa mémoire. Ses
souvenirs affluaient, en un flot bouillonnant. Il hurla.
– Écoutez-moi, j’ai compris l’imposture et l’infamie.
Le premier prêtre des dieux de la nature cria sa satisfaction. Les
autres ne furent guère plus discrets. Le vieil oracle les foudroya du
regard. Chacun se tut.
– Reggnotis m’a fait me rappeler un secret, auquel seul un très grand
oracle a pu songer. Je vous le conte à mon tour. Nous verrons alors
comment agir pour que les usurpateurs soient punis comme le faux roi…
… Voilà des générations, au cours d’une cérémonie d’accueil des
jeunes première caste, l’un d’eux se trouva, par j’ignore quel hasard,
dans les bras d’un paysan. Soudain, la voix de cet enfant s’éleva.
Écoutez ses paroles :
« En vérité, il sera bon, pour que mille bénédictions tombent sur ce
village, que celui qui me tient en ce moment en devienne roi ! »
… Vous devinez la surprise. Ce n’était que visages effarés,
expressions de stupéfaction et de doute. Même le paysan désigné pour le
trône avait l’air étonné. L’enfant répéta encore une, puis deux fois
son vœu, ou plutôt ce qui semblait un ordre des dieux. Et nos ancêtres,
dans leur piété, le suivirent, quoique absurde. Comme si cette
absurdité n’était pas la preuve d’une origine bien basse ! …
… Pendant plusieurs mois, le paysan régna sur son village. Tous les
jours, selon ses caprices et son gré, les femmes venaient partager sa
couche, et la bonne chère lui arrivait à foison, à ce point qu’il enfla
comme une tique repue. Cette situation ne faisait pas l’affaire de
tous. Celui qui, sans l’intervention d’en haut, aurait dû régner, ne
digérait pas sa disgrâce. Si encore l’autre avait prouvé, par son
attitude et ses actes, qu’il était digne de son haut rang. Non, il ne
faisait que forniquer et bâfrer. Et le roi légitime, évincé, doutait
que son éviction fût la volonté divine…
… N’y tenant plus, il sauta sur son cheval et porta ses griefs à
Kerdarya. Il vint tempêter auprès des prêtres. Ils l’écoutèrent, mais
ne surent que dire. Les dieux avaient parlé, que pouvaient-ils ? Ils
l’envoyèrent chez nous. Seuls les oracles diraient s’il y avait
imposture, et comment y remédier…

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