AUBE, la saga de l’Europe. Livre II, 014
… Il passa nous voir. Il nous expliqua son malheur. Les meilleurs
augures se penchèrent dessus. Ils le jugeaient insoluble. Un jeune
oracle survint. Quelle serait sa récompense s’il restaurait
l’infortuné ? Il lui promit la moitié de ses biens, tandis que le
collège des voyants lui garantissait, pour lui et ses descendants, la
fonction de chasseur de maléfices. Il demanda au plaignant de se taire,
mais de garder la bouche ouverte, puis s’approcha de lui. Le roi déchu
parla, bouche bée, d’un ton étrange, lui disant mille mercis…
… Il hurla. Il était sûr de n’avoir rien dit, et s’était pourtant
entendu. La sorcellerie de son village recommençait. Mais au lieu de la
bouche d’un enfant, les démons se servaient de la sienne. Il gémissait,
se roulait par terre. Une sorte de folie l’avait saisi, aussi violente
que la surprise des oracles. Il se calma enfin. Le jeune prêtre les
rassura :
« Non, ce ne sont ni les dieux, ni les démons qui ont parlé par la
bouche de cet homme… C’est moi, comme son usurpateur a parlé par la
bouche du jeune bhlaghmen. »
… Et il leur démontra son talent. Il pouvait parler bouche fermée, et
faire croire, s’il y avait quelqu’un à son côté et s’il attirait
l’attention sur lui, que ses paroles en venaient. Il n’avait pas été
difficile au rusé usurpateur, tenant le bébé dans ses bras, d’abuser la
foule des siens de la même façon. Il se faisait fort de rendre la laine
de son agneau à celui qui avait monté ce coup…
… Le plaignant tomba à ses genoux, lui renouvela son serment de lui
donner la moitié de ses biens, et nous demanda vengeance. Le lendemain,
une petite troupe partit, à sa tête le roi déchu et l’oracle qui
faisait parler hommes, bêtes et choses. Bien vite (Aryana était en ces
temps moins étendu), ils arrivèrent chez lui…
… Quand elle arriva, le faux roi était vautré dans ses débauches
fangeuses. Tout autre eût été saisi d’effroi, mais son usurpation
l’avait rendu si éhonté qu’il ne doutait pas de triompher des vengeurs
de la loi. Son fol orgueil lui faisait croire qu’il était le seul à
posséder son don, reçu des puissances mauvaises. Il n’imaginait pas que
quelqu’un d’autre en ait pu être favorisé par les dieux…
… Il vint au devant de son roi, le seul légitime. Celui-ci était
disposé, tant il avait peur de la sorcellerie, à le laisser partir très
loin s’il renonçait à sa position. Il ne l’entendit pas de cette
oreille. Les dieux lui avaient confié le trône, pas question qu’il y
renonce. Il allait d’ailleurs leur demander de juger. Nul doute
qu’irrités par l’insistance de celui qu’ils avaient récusé, ils
exigeraient sa mort…
… Le vrai roi et l’oracle échangèrent un clin d’œil. Plus d’exil pour
l’usurpateur. Les dieux voudraient sa mort. Tant pis pour lui. Prêtre
contre sorcier, le sorcier serait vaincu. L’oracle dit à celui pour qui
il luttait de n’éprouver aucune crainte. Le corps du sacrilège se
balancerait bientôt sous l’arbre aux pendus…

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