AUBE, la saga de l’Europe. Livre II, 015
… Il voulut pourtant lui donner
une ultime chance. S’il renonçait et disparaissait, il pouvait
encore être sauvé. L’usurpateur se tourna vers lui. En
son patois puant la basse extraction (il ne parlait même pas en
ner), il lui demanda : « Kesta, ta ?
Kektuveux ? ». L’oracle ne releva pas l’insolence,
mais fut conforté dans son opinion. L’usurpateur n’avait pas
été choisi par les dieux. Il l’ignorerait. Il fit signe
au père du jeune première caste qui, à sa
naissance, avait révélé la royauté du
paysan.
« Dis-nous
ton histoire. Que s’est-il passé, le jour maudit ? »
…
Il ne se fit pas prier. Il était, d’évidence, partagé :
fier des dons de prophétie de son fils, surpris qu’elles
fussent si contraires à l’ordre naturel. Cet oracle
l’éclairerait. Confortant sa certitude dans son pouvoir, il
éclairerait le mystère de ses vaticinations. Il lui
raconta comment son fils, le jour où l’on faisait sur lui les
signes qui symbolisaient son entrée parmi ceux d’Aryana, avait
déclaré que celui qui le tenait dans ses bras serait
son roi.
« Comment
ton fils l’a-t-il dit ? Te rappelles-tu ses paroles exactes ? »
« Oui,
comme si c’était ce matin. Il a soudain dit : En vérité,
il sera bon, pour que mille bénédictions tombent sur ce
village, que celui qui me tient en ce moment en devienne roi ! »
« Ah !
– Il avait l’air déçu – Il a dit cela, exactement ?
Tu en es sûr ? Ce furent ses paroles, mot pour mot ? »
« Oui,
mot pour mot. Comme c’était un enfant, il ne parlait pas
encore bien, plutôt comme un wiro, mais c’est tout à
fait ce qu’il a dit. »
…
Son siège était fait. Le rusé paysan avait le
même don que lui, et en avait mésusé. Il regarda
le prêtre avec sévérité.
« Ne
sais-tu pas que même à leur naissance, les bhlaghmenes
usent de la langue noble, non de celle des troisième caste ? »
…
Le prêtre baissa la tête.
« Pardonne
ma stupidité, j’aurais dû savoir. Maudit usurpateur,
va !/ Arrêtez c’te troupe qu’en veut à not’roi
désigné par les dieux !/ Ce n’est pas moi qui
parle !/ N’écoutez pas le démon qui parle comme
les basses castes. Nous, les dieux, parlons la langue des hymnes et
des prières !/ Qu’est-ce qui m’arrive ?/ Arrêtez
les enva-husseurs !/ Fuis, démon, fuis, ton parler
vil t’a trahi ! »
…
Tiraillé par les deux magiciens parlant par sa bouche, qui se
le renvoyaient comme une balle, il ne savait à quels dieux se
vouer. Il hurla, et cela fit taire, ou couvrit, les voix. Il avait
compris son devoir. Un démon avait parlé par la bouche
de son fils, un démon avait désigné son voisin
comme roi. Il le tuerait, dût son enfant en périr.
« Venez
tous avec moi au temple et amenez-y mon fils. Là-bas se fera
la vérité ! »

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