AUBE, la saga de l’Europe. Livre II, 019
– Tu seras un jour dans le
conseil des prêtres, pour discuter avec tes futurs pairs de
notre avenir. Tu m’aideras de tes conseils et de tes visions. Mais tu
as beau être augure, certaines choses te sont inconnues, ou
t’apparaissent dans une brume qui t’en cache à peu près
tout. Tu veux savoir les raisons de notre hostilité envers le
roi actuel. Écoute son histoire, qui est aussi la mienne. Tu
verras que ma haine, serait-elle encore cent fois pire, n’est que
bienveillance au regard de l’énormité de sa vie
blasphème…
…
Voilà près de deux lustres, je devins premier
bhlaghmen. J’étais heureux, malgré les curieuses
circonstances de mon avènement. Curieuse est faible,
d’ailleurs, et si j’étais heureux, j’étais plus encore
étonné. Je n’aurais jamais dû parvenir à
ce rang envié. Si ma piété et mes qualités
m’y désignaient, mon faible savoir m’en écartait. Plus
surprenant, mes rivaux semblaient plus soulagés que jaloux. Je
passai de l’étonnement à l’inquiétude. Une
inquiétude qui enfla quand une des nièces de mon
prédécesseur me dit qu’il était mort de
chagrin…
…
Mort de chagrin. C’était si stupide que je manquai d’en rire.
Il y a cent mille façons de mourir, mais je n’aurais jamais
pensé à celle-ci. C’était bien d’une femme.
Mourir de chagrin ! A-t-on idée ?…
…
J’essayai d’en savoir plus. Elle m’avait dit tout ce qu’elle
savait. Elle n’ajouta qu’une chose : cette réflexion
venait de lui. Oui, elle l’avait entendu se lamenter :
« L’irrespect sacrilège envers ma fonction me fera
mourir de chagrin ! »…
…
Je te l’ai dit, je manquais de connaissances. Pour les acquérir,
je m’étais retiré pour méditer et étudier
auprès de vieux prêtres pleins de science, mais loin du
tumulte de ce monde. En fait, j’ignorais tout de ce qui s’était
passé chez les humains cette année-là. Nous
n’avions parlé que des dieux. La terre des mortels aurait
aussi bien pu ne pas exister. Et voilà – tu comprends
pourquoi je t’apprends tout cela, et quel peut être ton avenir
si tu es digne de ta naissance – que j’héritais, ignorant
tout ce qui pouvait m’aider dans mes rapports avec les autres hauts
prêtres et les autres neres, d’un poste qui avait coûté
la vie à mon devancier… Je devais savoir les raisons de ce
chagrin. Où se cachaient celui ou ceux qui en étaient
cause ? Hors de nos rangs, à moins qu’il ne s’agisse
d’une brebis galeuse ou d’un familier si ingrat que la douleur de
voir ses bontés mal récompensées lui avait fait
éclater le cœur. Si ce n’était que cela, je n’aurais
guère à m’inquiéter… Le loup guettait
ailleurs…

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