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Un BLOG Internaute
du Journal SUD OUEST

AUBE, la saga de l’Europe, roman
Saga historique sur la naissance de l’Europe à la fin de la préhistoire

AUBE, la saga de l’Europe. Livre II, 023

… Le maudit me regardait, goguenard. Il avait la réputation d’aimer les hommes. Je ne pouvais m’empêcher de me sentir souillé par son regard. Je lui montrerais mon mépris, et lui prouverais que je comptais pour rien ses menaces. Je pris le couteau sacré :
« Je vais faire devant toi un sacrifice qui sera à ce point agréable aux dieux que, fussent-ils privés ensuite, pendant une génération, de tout don, ils nous favoriseraient encore. »
… Son regard s’assombrit. Que j’aie trouvé aussi vite une parade à un plan qu’il avait sans doute mis des lunes à établir, et qu’il croyait sans faille, était pour lui un choc. Sa goguenardise se fit curiosité inquiète. Avait-il cru pouvoir sans risque s’attaquer au sacré ? Il en revenait. Je me dirigeai vers l’autel où je sacrifiais à la triade divine que nous invoquons quand il faut prier pour tous ceux d’Aryana. J’y jetai de quoi alimenter la flamme. Elle devint plus haute et plus incandescente. Il me regardait, bouche bée. Il n’y avait autour de nous rien qui puisse être sacrifié… Je fis l’oblation. Il devint livide. Il claquait des dents. Il s’enfuit. Depuis, malgré sa haine envers moi, qui n’a pas désarmé, j’ai toujours eu en abondance à immoler et à dédier aux dieux… Il n’empêche… Il me les paiera, ces deux doigts !

… Il s’était souvent étonné du respect que même les prêtres les plus sages lui témoignaient. Il ne lui sembla plus étrange. Il ne s’étonna plus de sa haine vigilante à l’encontre du roi des rois, et approuva sa volonté de vengeance. Faire couler le sang d’un première caste est un sacrilège et se doit payer. L’heure en était proche. Il saisit aussi pourquoi il l’avait désigné pour succéder à son maître. Il avait reconnu en lui l’instrument des dieux, celui du sursaut de leur caste, celui de sa revanche. Conscient qu’elle ne pouvait plus être différée, il demanda à se retirer. Il était prêt à partir à la recherche de celui qui faisait parler choses et bêtes.
– Non, reste ici pour entendre les rapports sur ce qui se passe dans les terres de l’imposture. Tu me seras plus utile ainsi… Et dis-moi, dans tes voyages, as-tu entendu parler d’un ermite qui fait parler ceux à qui les dieux ont refusé la parole ?
– Non, mais interroge les autres oracles. Tu devrais avoir ta réponse.
– Occupe-t-en. Je vais, moi, appeler nos messagers les plus sûrs. Les dieux nous assisteront, puisque nous nous battons pour eux. Rien n’est impossible avec leur aide. Nous trouverons notre homme !

Bloodstory, prêt(e) à mourir pour 30.000.000 € ???? - Un extrait

Puisque Bloodstory sort en librairie ce 21 août et que j’ai décidé, quand un auteur a du talent, de ne pas être un bloggeur égoïste, je vous en offre un petit extrait

La Villa

La Villa domine majestueusement le sommet d’une falaise. En bas, tout au fond de l’abîme, les vagues bouillonnantes viennent s’écraser contre les rochers. Impossible de s’enfuir. Mais qui voudrait quitter ce lieu de félicité ?

C’est une villa de rêve.

La Villa de vos rêves.

Bien sur, tout est faux, et vous le savez très bien.

Il n’y a pas de falaise, pas de rochers ni de vagues, pas plus qu’il n’y a cet éternel ciel constellé d’étoiles, ni même cet éclair qui vient irrémédiablement frapper l’une des tours, tous les soirs du mois de mai à 20h45 pile. Ce n’est qu’un leurre, un montage numérique de mauvaise qualité qui apparaît au début du générique, juste avant le titre de l’émission et les visages béats des heureux mortels venus goûter au fruit défendu.

Et le plus drôle, c’est qu’il n’y a même pas de villa.

Mais ça aussi, vous le savez.

Il n’y a qu’un énorme bloc en béton situé en plein centre de la capitale, truffé de caméras de surveillance et entouré de tout un labyrinthe de grillages, de barbelés, d’agents de sécurité armés jusqu’aux dents, et qui, vu de l’extérieur, doit bien paraître l’endroit le plus laid de tout le pays.

Mais vous vous en foutez.

Vous pensez tous que ce bloc immonde est le lieu le plus merveilleux qui puisse exister.

Et le pire, c’est que vous rêvez tous d’aller crever là-bas.

Je m’appelle Aloïs, et je suis Dieu.

Pas le Dieu que l’on trouve dans la Bible,non, je suis mieux que ça.

Premièrement je suis plus présent et plus palpable, ce qui fait que personne n’aurait l’idée saugrenue de nier mon existence.

Deuxièmement, vous ne discutez jamais mes ordres et mes idées vous semblent toujours judicieuses, car nous cohabitons dans une entente parfaite. Vous êtes prêts à vous sacrifier pour moi, et rien ne vous procure davantage de plaisir. C’est que personne ne peut vous comprendre aussi bien que moi, ni savoir aussi bien que moi ce dont vous avez envie, puisque je suis le Dieu de ce système de choses.

Troisièmement, je vous aime, et moi, au moins, je le prouve.

Mon prédécesseur vous a donné le jardin d’Eden que vous vous êtes empressés de perdre avec votre manie de vouloir tout bouffer, même quand on vous dit que vous allez en être malade jusqu’à la fin de vos jours. Mais vous n’avez rien voulu savoir, et ça fait des milliers d’années que vous n’arrivez pas à la digérer, cette fichue pomme.

Jusqu’à ce que j’arrive et que je vous pardonne tout.

Moi je ne vous en veux pas de vouloir tout goûter, tout savoir.

Je vous donne même l’occasion de pouvoir être mes égaux, voyez que je ne suis pas égoïste !

IL vous a interdit le chemin qui mène à son jardin, moi je vous ouvre grand une autre voie.

Je vous offre mieux qu’un tas d’herbes broussailleuses et une poignée de fleurs.

Je vous offre La Villa.

Je m’appelle Aloïs, et je suis Dieu.

Vous voulez savoir ce que cela fait d’être un élu ?

Vous voulez passer un pacte avec moi ?

Rien ne saurait me faire davantage plaisir. Mais sachez que chaque chose a son prix.

Et lorsque entrez dans la lumière…

Comptez vos jours, car vos jours sont comptés.


La télé-réalité risque-t-elle de dériver vers cette extrémité où des gens courront le risque de mourir pour vivre comme des rois le restant de leur vie pour satisfaire les goûts d’un certain public qui, comme au temps des gladiateurs, baissera le pouce pour les condamner ? Le livre pose la question et engage la polémique.

AUBE, la saga de l’Europe. Livre II, 022

… Il continuait. Il tolérait que nous dirigions la vie des troisième caste, mais nous cesserions de nous mêler de celle des hommes du glaive. C’était déjà insupportable, mais ne lui parut pas suffisant. Il voulait aussi régler la nôtre. Nous ne serions plus que l’instrument de leurs ambitions (des siennes, et c’est sans doute cela, plus l’aide divine, qui nous a permis de tenir face à lui et qui va nous aider à l’abattre.), au lieu qu’ils soient le bras armé de ce qu’il appelait les nôtres. Comme si c’était nos volontés, non celles des dieux, que nous ordonnons…
… J’allais protester. Il ne m’en laissa pas le temps. Jusqu’alors, je l’avais cru pris de folie. J’étais prêt à lui pardonner, bien que cela m’en eût coûté. Ses paroles m’en ôtèrent l’envie à jamais. Je vais te les répéter. Elles m’ont marqué plus profond que le cuivre ardent. Ta colère éclatera à les entendre. Imagine la mienne.
« Écoute-moi, reg bhlaghmen e. Je comprends que tu n’apprécies guère mes projets, mais tu t’y feras. Tu n’y perdras rien, de toute façon. Si tu fais ce que je dis et si tu pries pour que les dieux me favorisent, tu auras en abondance tout ce que tu désires. Qu’aimerais-tu ? Des serviteurs, des servantes, des troupeaux ? Parle ! »
… Ma seule réponse fut un crachat, juste entre ses pieds. Devant une telle proposition, je n’allais pas faire de phrases. Lui faire l’honneur d’un glaviot était bien assez. Lui bailler un soufflet m’eût sali la main. Je lui montrai la porte. Il me regarda, furieux. L’immémoriale interdiction de pénétrer dans un lieu sacré avec une arme avait du bon. Sans elle, et malgré l’énormité du prix du sang, il me l’eût passée à travers le corps. Il rassembla son poing, me le brandit sous le nez, gronda :
« J’aurais dû me méfier. Tu es maigre. Tu n’as ni désirs ni besoins, que celui du pouvoir. J’en trouverai de plus dociles que toi, et tu n’es pas éternel. Pour commencer, j’ordonnerai que tes autels soient désertés, et tu verras le prestige de tes rivaux augmenter à mesure de l’abondance des dons à leurs temples. Crois-tu qu’ils supporteront longtemps que le premier prêtre ait moins de victimes à immoler qu’eux-mêmes, et que les plus grands dieux reçoivent moins de sacrifices. Tu devras céder la place, s’ils voient que tu n’as pas les moyens de nous assurer leur faveur. »

AUBE, la saga de l’Europe. Livre II, 021

… Voilà de quoi était mort mon prédécesseur. Quel premier prêtre aurait supporté de se voir sommé de venir présenter ses hommages au premier guerrier ? Si le sacrilège espérait me voir tomber comme lui, quelle erreur ! Qu’il n’attende pas non plus ma prochaine visite. C’est lui qui viendrait s’incliner devant moi, tout nouveau que j’étais, ou je serais indigne de ma fonction…
… Il finit par venir. Oh ! Ce n’était pas pour s’incliner, mais pour m’insulter et me faire les pires reproches. J’avais cependant gagné la première manche. Je me souviens de cette rencontre aussi bien, et peut-être même mieux, que de la réunion que nous venons d’avoir… quoique… si elle tient ses promesses, elle viendra prendre sa place… Plutôt son bon souvenir, que le mauvais de cette entrevue avec notre roi impie…
… Ah, oui, cette entrevue ! Tu imagines déjà dans quel état d’esprit il vint me saluer. Quoi que tu puisses supposer, tu seras en dessous de la vérité. Oh ! il respecta l’étiquette, et prononça même l’habituelle salutation du premier guerrier au premier prêtre. Mais rien que la différence de ton avec laquelle il dit les deux mots montrait ses sentiments réels. Et c’en était l’expression la plus discrète…
… Pour le reste, imagine un bison ou un mange-miel fou, figure-les toi cent et davantage, tous plus déchaînés l’un que l’autre. Tu n’auras qu’une faible idée de son agitation. Il me parlait avec la voix de Perkunos le seigneur tonnant, me vantait ses victoires, ses exploits, les batailles où il s’était illustré. Il dégrafa sa tunique pour me montrer ses cicatrices sur le torse, et je vis venir le moment où il allait poser ses braies. Je l’arrêtai. Il cessa de se déshabiller, mais délaça son âme, si sale et si laide que j’en vins à me dire que j’aurais préféré le voir nu… :
… Le temps était arrivé, maintenant que la faveur des dieux envers Aryana leur était devenue une seconde nature, où les prêtres perdraient leur importance. Certes, on en aurait toujours besoin pour les sacrifices et les invocations, mais ils ne transmettraient plus la voix des dieux. Ils prieraient les puissances de favoriser les raids et les récoltes, sans plus jamais indiquer quoi faire ! Les guerriers étaient assez pieux pour entendre, eux aussi, les messages divins. À quoi bon nous en demander la confirmation ! …

AUBE, la saga de l’Europe. Livre II, 020

… Deux jours passèrent. J’appris, entre mille autres choses, que nous avions un nouveau roi des rois. Vu l’âge du précédent, cela ne me surprit pas. Ce qui m’abasourdit, par contre, c’est qu’il ne fût pas encore venu me saluer et demander ma bénédiction alors qu’il était à Kerdarya. Sur le coup, cette abstention me plut. Je me sentis même coupable… Il avait voulu respecter l’ancien usage, où le chef de ceux qui manient le glaive attend d’être convoqué par le maître de ceux qui parlent au nom des dieux. Je me conduisais avec une rare goujaterie, indigne de ma caste et de mon rang, envers un homme pieux. J’allais l’inviter et, en attendant, immoler d’un bélier à son intention. Ce serait même mon premier sacrifice de regs bhlaghmen. Un homme aussi dévot méritait un tel geste, mince hommage à son respect…
… Respect, c’est ce mot qui me toucha ; qui, quand ma lame allait ouvrir la gorge du bélier, me fit interrompre mon geste. Mon acolyte dut me prendre pour un fou quand je reposai le poignard sacré sur la pierre et laissai un instant de sursis à la victime… Si ce que je croyais être du respect était son contraire ? S’il m’ignorait ? Il y avait là de quoi fendre le cœur d’un prêtre conscient de sa haute fonction. Je délirais à penser cela… je le croyais, du moins. Le seul à se trouver heureux de mon incertitude était le bélier, encore que ses bêlements ne trahissaient pas une joie sans mélange. Pourtant, il sauvait peut-être sa vie. Si mon soupçon se vérifiait, il vivrait. Frustrés de son corps, les dieux prendraient celui au nom de qui je voulais l’immoler…
… J’avais bien fait d’attendre. L’homme que j’avais envoyé le quérir revint, nez pointant vers le sol, visage empourpré de fureur. Il bégayait de colère, dans le langage de sa région, et il me fallut le temps de la prière d’exécration des ennemis, dont on ne vient jamais à bout, avant qu’il ne se ressaisisse et ne devienne intelligible. Pourtant, un instant m’avait suffit pour comprendre, et guère plus pour, de rage, délier le bélier du sacrifice. Il ne nous respectait pas… Si encore ce n’avait été que cela ! …
… Mon messager avait repris ses esprits. Son bafouillage avait cessé, son débit, quoique toujours précipité, était redevenu audible, et il parlait à nouveau la langue noble. Il me rapporta enfin les paroles sacrilèges du roi, les entrecoupant d’« excuse-moi ! » et de formules de conjuration à chaque – un bon mot sur deux – blasphème ou insulte…

AUBE, la saga de l’Europe. Livre II, 019

Tu seras un jour dans le conseil des prêtres, pour discuter avec tes futurs pairs de notre avenir. Tu m’aideras de tes conseils et de tes visions. Mais tu as beau être augure, certaines choses te sont inconnues, ou t’apparaissent dans une brume qui t’en cache à peu près tout. Tu veux savoir les raisons de notre hostilité envers le roi actuel. Écoute son histoire, qui est aussi la mienne. Tu verras que ma haine, serait-elle encore cent fois pire, n’est que bienveillance au regard de l’énormité de sa vie blasphème…
… Voilà près de deux lustres, je devins premier bhlaghmen. J’étais heureux, malgré les curieuses circonstances de mon avènement. Curieuse est faible, d’ailleurs, et si j’étais heureux, j’étais plus encore étonné. Je n’aurais jamais dû parvenir à ce rang envié. Si ma piété et mes qualités m’y désignaient, mon faible savoir m’en écartait. Plus surprenant, mes rivaux semblaient plus soulagés que jaloux. Je passai de l’étonnement à l’inquiétude. Une inquiétude qui enfla quand une des nièces de mon prédécesseur me dit qu’il était mort de chagrin…
… Mort de chagrin. C’était si stupide que je manquai d’en rire. Il y a cent mille façons de mourir, mais je n’aurais jamais pensé à celle-ci. C’était bien d’une femme. Mourir de chagrin ! A-t-on idée ?…
… J’essayai d’en savoir plus. Elle m’avait dit tout ce qu’elle savait. Elle n’ajouta qu’une chose : cette réflexion venait de lui. Oui, elle l’avait entendu se lamenter : « L’irrespect sacrilège envers ma fonction me fera mourir de chagrin ! »…
… Je te l’ai dit, je manquais de connaissances. Pour les acquérir, je m’étais retiré pour méditer et étudier auprès de vieux prêtres pleins de science, mais loin du tumulte de ce monde. En fait, j’ignorais tout de ce qui s’était passé chez les humains cette année-là. Nous n’avions parlé que des dieux. La terre des mortels aurait aussi bien pu ne pas exister. Et voilà – tu comprends pourquoi je t’apprends tout cela, et quel peut être ton avenir si tu es digne de ta naissance – que j’héritais, ignorant tout ce qui pouvait m’aider dans mes rapports avec les autres hauts prêtres et les autres neres, d’un poste qui avait coûté la vie à mon devancier… Je devais savoir les raisons de ce chagrin. Où se cachaient celui ou ceux qui en étaient cause ? Hors de nos rangs, à moins qu’il ne s’agisse d’une brebis galeuse ou d’un familier si ingrat que la douleur de voir ses bontés mal récompensées lui avait fait éclater le cœur. Si ce n’était que cela, je n’aurais guère à m’inquiéter… Le loup guettait ailleurs…

AUBE, la saga de l’Europe. Livre II, 018

– Et surtout, où et quand allons-nous le trouver ? C’est ça qui compte. Pour le reste, nos guérisseurs connaissent les herbes qui rendent toute leur tête aux ivrognes.
– Je le veux devant nous dans moins d’un quartier !
Tous sortirent de l’enclos où les prêtres échangeaient leurs secrets. Ils allaient, sans tarder, suivre les ordres du premier des leurs et envoyer des messagers sûrs à la recherche du chasseur de maléfices. Reggnotis s’était arrangé pour être le dernier à sortir. Il ne fut pas surpris – il s’y attendait et même l’espérait – quand le premier porteur de lin lui crocha le bras de sa main osseuse.
– Eh bien, ne devais-tu pas rester pour écouter… certaines choses ! ?
Reggnotis joua l’innocent. Il avait pensé que le plus haut de sa caste avait besoin de toutes les bonnes volontés pour retrouver celui qui était leur seul espoir de rabattre certains orgueils et certaines ambitions trop préjudiciables à ceux qui prient. Le premier bhlaghmen lui dit qu’il avait des choses plus importantes à lui dire.
– Qui peut-être plus important que déjouer un complot contre nous ?
– Expliquer certains secrets à celui que le chef des oracles veut pour successeur l’est autant.
– Et je serais cet homme ?
– Ne joue pas les idiots. Tu en as envie et tu sais que je l’ai deviné. Pourquoi te le reprocherais-je ? Mais pour accéder à ce poste, il y a des choses que tu dois savoir. J’ai décidé, en accord avec lui, de te les confier. Ta proche accession – ton maître est plutôt âgé – au conseil des premiers prêtres m’agrée. Tu y seras le bienvenu.
Reggnotis remua la tête pour remercier. Il avait toujours senti qu’il obtiendrait une telle promotion, mais la perspective en était restée floue. Il l’espérait tout juste, en raison de sa naissance et de sa prophétie. C’était devenu une certitude. Il se dispensa de toute effusion. Elle n’eût pas été compatible avec son rang à venir.
Le regs bhlaghmen fit signe de s’asseoir à celui qui siégerait un jour à son côté. Il regarda tout autour, bien que nul, à ce qui se disait, n’avait jamais rien su des paroles échangées dans l’enclos sacré.

AUBE, la saga de l’Europe. Livre II, 017

Reggnotis avait écouté son maître à qui – juré ! – il succéderait un jour. N’avait-il pas donné devant les plus hauts porteurs de lin une nouvelle preuve de sa sagesse et de son habileté à interpréter la volonté des dieux. S’il comprenait l’irritation du premier prêtre des Jumeaux de la Nature face à la tentative d’usurpation dont il était l’objet, les causes de leur haine envers le roi des rois lui échappaient encore. Il ne la partageait que par routine et solidarité. Il aurait des éclaircissements sur son origine. Il en saurait plus sur leur ennemi, mais aussi sur les prêtres et, le plus important à ses yeux, sur son avenir. Il releva la tête et demanda au premier bhlaghmen de l’éclairer sur l’histoire de ces singulières et mauvaises relations.

Vu les hautes fonctions qui t’attendent, je me ferai un plaisir de tout t’expliquer, après cette réunion. Tu resteras avec moi pour l’écouter. Avant, il faut trouver le moyen de mettre fin à la sacrilège imposture qui se trame contre nous.

Oui, et vite !

Le prêtre de la fécondité venait d’intervenir. Même intéressée, son objurgation était de bon conseil. Chacun réfléchit dans son coin. Le silence dura. Il n’était pas si facile de trouver une idée. Enfin, le vieil oracle demanda la parole :

Comme on a agi autrefois, il faut agir en ces jours ! Trouvons un homme capable de faire parler les êtres et les choses, et confrontons-le au prêtre qui veut se moquer des dieux.

Crois-tu que ça marchera ? Nous n’aurons pas devant nous un sorcier de basse extraction, mais un des nôtres, même dévoyé.

Oui, mais les démons parlent par sa bouche. Par la bouche de celui que nous enverrons parleront les dieux. Nous vaincrons à coup sûr.

En attendant, il nous faut trouver quelqu’un qui en soit capable.

J’en connais un… J’en connaissais un, plutôt. Je ne sais ce qu’il est devenu depuis plusieurs saisons.

Un prêtre chasseur de maléfices ne disparaît pas comme neige au soleil. Quelqu’un saura où il est.

Le vieil oracle intervint.

Je vais me renseigner au plus vite. Je vois de qui vous voulez parler. Si j’avais pu imaginer un jour qu’il nous serait utile ! Je vais être honnête, il n’a pas d’autre talent.

Qu’importe, s’il le possède à fond, je n’en demande pas plus.

Et il boit, il boit. Une cruche sans fond serait plus vite remplie que lui.

Qu’il fasse ce qu’on lui demande, j’installerai pour lui, s’il le faut, une fontaine d’hydromel.

Le vieil oracle se tourna vers le bhlaghmen des jumeaux de la fécondité.

Pour ta générosité, je ne me fais pas de souci, va. C’est pour son état. Quand il est parti, il ne pouvait aligner trois mots. Comment sera-t-il après plusieurs saisons dans la solitude ?

AUBE, la saga de l’Europe. Livre II, 016

… Tous se mirent en route en direction des autels. Le roi déchu, sûr de retrouver d’ici peu son trône, et son prêtre, rongé par l’amertume d’avoir été victime d’une supercherie ou d’un maléfice, regardaient avec hargne la nuque de l’usurpateur. Ils la voyaient déjà brisée par la corde vengeresse. Le faux roi se sentait croître une sourde inquiétude, mais l’espoir le soutenait. Lorsque il reproduirait le miracle du jour où les dieux l’avaient élevé à la puissance, la réminiscence de son caractère sacré, à nouveau proclamé, préviendrait en sa faveur. Seul l’oracle était calme. Il serait bientôt payé en dons somptueux. Sa certitude de l’emporter contre le profanateur l’incitait à y rêver plutôt qu’à s’en prendre à celui dont il allait rabattre la superbe.

… Ils arrivèrent. Une matrone se précipita vers eux, un enfant bien gras et aux lèvres vermeilles dans les bras. Le prêtre se rengorgea : « C’est mon fils ! ». L’usurpateur sauta de son cheval pour le saisir.

« Arrête ! » Les voix de l’oracle, du prêtre et du roi avaient retenti à l’unisson. Il suspendit son geste. Tant pis, il ferait parler quelqu’un ou quelque chose d’autre. Pourquoi pas l’autel où le première caste sacrifiait aux dieux du serment et du châtiment du parjure. Sacrilège énorme… nécessaire ! Le risque en valait la peine. Qui oserait parler après la plus haute déité ?

… D’une démarche glissante, il s’en rapprocha. Il devait en être tout près, que sa fourberie soit efficace. Un pas, un autre, il y arriverait. Il y jetait des regards anxieux. Il en lança un de trop. L’oracle l’intercepta. Il se précipita sans perdre un instant. Soudain s’éleva de la pierre sacré une voix curieuse, mais très pure, avec les nasales du langage de la plus haute caste.

 « Usurpateur à la semence maudite, n’approche point de notre autel de vérité ! »

… Démasqué, le faux roi hurla et expliqua le truc de l’oracle. Il ne se laissa pas démonter pour si peu. L’autel continua ses révélations.

« Écoutez-le, il vient d’avouer ! Il a imité la voix des dieux. Il avait déjà tenté de parler par notre bouche, mais, rejeté, avait fait passer ce maléfice par celle d’un enfant. Pendez-le que son âme ne s’échappe de son corps et reste à jamais avec sa charogne ! »

« Devrai-je sacrifier mon fils pour avoir été le truchement des démons ? »

… L’oracle admira la piété du prêtre. Il était prêt à faire mourir son enfant pour laver le crime dont il avait été l’innocent complice.

« Pour avoir été leur victime, ton fils en sera un grand chasseur. Laisse-le vivre, au contraire, et apprends-lui le malheur dont il a été cause un moment. Nul ne saura mieux lutter contre ceux qui tentent de tromper les hommes par la sorcellerie. »

… La fin de cette aventure, vous la devinez. Le vrai roi fut rétabli sur son trône, le faux pendu et son corps livré aux bêtes. Quant à cette histoire, tous ses protagonistes firent serment, sur l’autel même où avait éclaté la vérité, de la taire. Ce secret ne se partage qu’entre oracles. Nous ne l’avons évoqué devant vous qu’à cause du péril qui menace.

AUBE, la saga de l’Europe. Livre II, 015

… Il voulut pourtant lui donner une ultime chance. S’il renonçait et disparaissait, il pouvait encore être sauvé. L’usurpateur se tourna vers lui. En son patois puant la basse extraction (il ne parlait même pas en ner), il lui demanda : « Kesta, ta ? Kektuveux ? ». L’oracle ne releva pas l’insolence, mais fut conforté dans son opinion. L’usurpateur n’avait pas été choisi par les dieux. Il l’ignorerait. Il fit signe au père du jeune première caste qui, à sa naissance, avait révélé la royauté du paysan.
« Dis-nous ton histoire. Que s’est-il passé, le jour maudit ? »
… Il ne se fit pas prier. Il était, d’évidence, partagé : fier des dons de prophétie de son fils, surpris qu’elles fussent si contraires à l’ordre naturel. Cet oracle l’éclairerait. Confortant sa certitude dans son pouvoir, il éclairerait le mystère de ses vaticinations. Il lui raconta comment son fils, le jour où l’on faisait sur lui les signes qui symbolisaient son entrée parmi ceux d’Aryana, avait déclaré que celui qui le tenait dans ses bras serait son roi.
« Comment ton fils l’a-t-il dit ? Te rappelles-tu ses paroles exactes ? »
« Oui, comme si c’était ce matin. Il a soudain dit : En vérité, il sera bon, pour que mille bénédictions tombent sur ce village, que celui qui me tient en ce moment en devienne roi ! »
« Ah ! – Il avait l’air déçu – Il a dit cela, exactement ? Tu en es sûr ? Ce furent ses paroles, mot pour mot ? »
« Oui, mot pour mot. Comme c’était un enfant, il ne parlait pas encore bien, plutôt comme un wiro, mais c’est tout à fait ce qu’il a dit. »
… Son siège était fait. Le rusé paysan avait le même don que lui, et en avait mésusé. Il regarda le prêtre avec sévérité.
« Ne sais-tu pas que même à leur naissance, les bhlaghmenes usent de la langue noble, non de celle des troisième caste ? »
… Le prêtre baissa la tête.
« Pardonne ma stupidité, j’aurais dû savoir. Maudit usurpateur, va !/ Arrêtez c’te troupe qu’en veut à not’roi désigné par les dieux !/ Ce n’est pas moi qui parle !/ N’écoutez pas le démon qui parle comme les basses castes. Nous, les dieux, parlons la langue des hymnes et des prières !/ Qu’est-ce qui m’arrive ?/ Arrêtez les enva-husseurs !/ Fuis, démon, fuis, ton parler vil t’a trahi ! »
… Tiraillé par les deux magiciens parlant par sa bouche, qui se le renvoyaient comme une balle, il ne savait à quels dieux se vouer. Il hurla, et cela fit taire, ou couvrit, les voix. Il avait compris son devoir. Un démon avait parlé par la bouche de son fils, un démon avait désigné son voisin comme roi. Il le tuerait, dût son enfant en périr.
« Venez tous avec moi au temple et amenez-y mon fils. Là-bas se fera la vérité ! »